Le Parisien : « Mes bonus ? Quatre millions de dollars en six ans »

06/11/2009
Petites confessions d'un trade anglais

Séverine Cazes | 24.08.2009, 07h00

Retiré dans un coin paradisiaque sur les bords de la Méditerranée, Andrew* a fréquenté pendant six ans les salles des marchés des plus grandes banques américaines, à Londres et à Tokyo. Six ans à un « rythme de dingue », « hyperstressant », à s’en « réveiller la nuit en pensant aux risques que tu as pris ».

Agé d’une petite quarantaine d’années, il savoure aujourd’hui sa préretraite et gère sa fortune en bon père de famille. Il a accepté, sous couvert de l’anonymat, de nous livrer son témoignage de trader, personnage devenu désormais le symbole des folles dérives de la finance mondiale.

«J’ai décroché mon premier emploi dans la finance à la fin des années 1990, avec un doctorat en mathématiques d’Oxford. Dès le début, j’ai su que je voulais être trader. Ce sont des mercenaires. Ils gagnent des sommes insensées et c’est exactement pour cette raison que j’ai voulu faire ce job ! Après un an comme analyste quantitatif un quant dans le jargon du milieu chez Barclays, j’ai intégré une équipe de six traders. Mon boss était un vrai c… Le premier jour, alors que je lisais un livre, il m’a dit : What the f… are you doing ? (Mais qu’est-ce que tu fous ?). L’univers des trading floors est très masculin, très agressif.

Dès le début, j’ai touché le salaire de base : 100 000 $ par an (près de 70 000 €). Mais mon premier bonus a été décevant : à peine 10 000 $ (7 000 €). J’étais vert ! Je savais que c’était une misère… Du coup, je suis allé me plaindre et j’ai obtenu le double. L’important est de faire croire à ton boss que tu es prêt à partir. C’est ainsi que sont calculés les bonus : un peu en fonction des performances, de celles de ton desk et de ta banque… mais surtout en fonction du prix minimal auquel ton boss pense pouvoir te garder.

«Tes pertes, tu t’en moques. Cet argent ne t’appartient pas »

La deuxième année, Barclays a décidé de fermer ses opérations. Nous étions tous virés. J’ai passé des entretiens durant le week-end pour entrer chez un concurrent, la filiale au Japon d’une vénérable banque américaine.
A Tokyo, je suis tombé sur un super boss… Pendant trois ans, notre unité a fait des profits records. La première année, mon bonus valait une fois mon salaire fixe, trois fois la deuxième année et dix fois la troisième année. Quand on gagne un million de dollars de bonus (700 000 €), le fixe c’est de l’argent de poche.
Personnellement, je n’ai pas vraiment changé mon style de vie, même si je sortais souvent avec mon équipe. Rien ne t’y oblige, mais si tu ne vas pas prendre un verre après le bureau et dîner au restaurant de Joël Robuchon, l’un des plus chers, tu finis par être mal vu… Les brokers rincent systématiquement les traders et te font faire la tournée des bars à filles de Ropongi. Et le lendemain tu dois te lever à 6 heures pour arriver à 7 heures au boulot. Et n’en partir que tard le soir.
C’est une vie hyperstressante et la moindre erreur peut coûter cher. Un jour, j’ai oublié qu’une pause (voir lexique ci-dessous) expirait. Quand je m’en suis aperçu, le marché avait bougé et j’ai paumé un demi-million de dollars (350 000 €). Pour un oubli de dix minutes ! Alors tu te sens vraiment c… Mais en réalité, cet argent, tu t’en fous. Il ne t’appartient pas. Au pire, tu perds ton bonus à la fin de l’année. C’est ça le vrai scandale. Quand elles perdent gros l’Etat vient au secours des banques, mais quand elles gagnent gros, ce sont les actionnaires qui empochent les dividendes. Alors arrêtons de persécuter les traders. Ce sont les politiques qui ont autorisé ce système financier complètement fou. A eux d’y mettre un terme et de le réguler !

«Quand j’ai claqué la porte, mon boss m’a dit : tu es fou ! Sais-tu combien de personnes rêveraient d’être à ta place ? »

En 2001, j’ai décidé que je voulais une vie plus saine. J’avais fait assez d’argent. En trois ans, mon équipe avait fait gagner à la banque environ 800 millions de dollars (près de 560 millions d’euros). Moi j’avais touché 1,5 million de dollars (plus d’un million d’euros) : ça m’allait. J’ai profité d’une restructuration de la banque pour prendre ma prime de départ 500 000 $ (350 000 €) et me tirer. Je voulais faire le tour du monde, traverser l’Atlantique à la voile, etc. Un jour, j’étais de passage à Tokyo, j’ai reçu un coup de fil d’un de mes contacts. Une grande banque américaine voulait me voir. J’y suis allé en jeans, je n’avais pas envie de replonger. Et j’ai pensé : Qu’est-ce qui pourrait me faire retourner sur le trading floor (voir lexique ci-dessous) ? C’est simple : plus d’argent.
J’ai demandé à avoir un statut d’expatrié, un grand appartement dans le centre de Tokyo et deux années de bonus garanti. Presque toutes mes exigences ont été exaucées : cette troisième banque m’a proposé un fixe de 200 000 $ (140 000 €), 1,5 million de bonus garanti chaque année (plus d’un million d’euros) quelles que soient mes performances , plus une rémunération en actions. Le jeu en valait la chandelle ! Quand j’ai claqué la porte au bout d’un an et demi, mon boss était interloqué : Tu es fou ! Sais-tu combien de personnes rêveraient d’être à ta place ? m’a-t-il dit. J’en avais assez de me réveiller la nuit en pensant aux risques que j’avais pris sur mon book. Je voulais profiter de la vie et gérer ma fortune : en six ans sur les trading floors, j’ai amassé cinq millions de dollars (environ 3,5 millions d’euros), dont quatre millions (2,8 millions) rien qu’en bonus. »

* Le prénom a été modifié.

SOURCE : LE PARISIEN