Les spéculateurs financiers sont-ils les vrais gagnants de la crise?
La crise ne fait pas seulement des perdants. Les spéculateurs financiers, en effet, continuent à jouer l’éclatement de la zone euro en alimentant et spéculant sur les problèmes que connaissent certains pays européens.
Depuis le début de l’année, les spéculateurs financiers sont de nouveau sur le devant de la scène. Certes, ce n’est pas la première fois que les spéculateurs affirment leur puissance sur les marchés(1), mais ce qui est en train de se passer en ce moment est de nouveau totalement irrationnel. De fait, ceux qui ont causé la crise financière sont en train d’en profiter, tout en spéculant sur la viabilité à long terme des finances publiques des États dont ils ont reçu les garanties pour le sauvetage de ce même système financier.
En raison de l’effort accompli pour éviter l’effondrement des marchés financiers, mais aussi pour relancer l’économie et réparer les importants dégâts sociaux causés par la récession, les finances publiques de la plupart des États européens sont actuellement sous pression. Les statistiques des trois tableaux ci dessous donnent un aperçu très parlant et alarmant de la situation économique actuelle et des prévisions à court terme des quatre pays de la zone euro ciblés par les spéculateurs financiers (2).
La spéculation en action
Avant d’examiner plus en détail comment les spéculateurs
financiers agissent, définissons d’abord ce qu’est la spéculation financière. La spéculation financière consiste en un ensemble d’opérations d’achat et de vente de titres financiers ou monétaires dans l’objectif d’en profiter grâce à la variation de leurs cours.
Dans la pratique, le spéculateur parie sur l’évolution du cours d’un titre dans un laps de temps court, voire très court, par rapport aux placements financiers classiques, dans le but de gagner de l’argent le plus possible. De plus, si pour un investissement « classique » on trouve des statistiques et des prévisions solides, l’élément clé de toute spéculation est la subjectivité, notamment l’utilisation de prévisions qui ne s’appuient pas sur des bases statistiques solides.
Souvent, l’action des spéculateurs est auto-réalisatrice: les
spéculateurs choisissent de parier massivement sur la perte
d’un titre et ce pari est à la base même de cette perte. La spéculation autour de la viabilité financière de la Grèce est un exemple très clair de cette pratique: les spéculateurs parient sur l’incapacité de la Grèce à payer ses dettes et ce pari alimente l’idée que ce pays est insolvable, en générant, à son tour, de l’irrationalité, voire de la panique au sein des acteurs économiques.
En même temps, les spéculateurs parient sur la sortie de la Grèce de la zone Euro. Cette activité fait plonger la cotation de l’euro et fait augmenter les taux d’emprunt grecs sur deux ans à un niveau deux fois supérieurs à la moyenne des pays émergents. Selon le Financial Times, il existerait plus de 40 000 contrats d’une valeur dépassant 7,5 milliards de dollars misant sur la sortie de la Grèce de la zone euro et la chute de l’euro.
En effet, cette spéculation est rendue possible car certains
types de contrats financiers et de transactions financières
ne sont pas efficacement réglementés ni transparents. Il
s’agit surtout du marché des Credit Default Swaps (CDS)
qui sont des contrats d’assurances devant couvrir l’acheteur
d’emprunt contre le risque de non remboursement.
Le principe est très simple: plus le risque d’insolvabilité
est élevé, plus le prix du CDS sera élevé.
Dans ce contexte d’incertitude, des nombreux spéculateurs
parient sur l’explosion des prix des CDS grecs, ce
qui signifie que les spéculateurs misent sur la faillite de
la Grèce. Depuis octobre 2009, le CDS grec est passé de
120 points de base à plus de 400. Ces hausses ont été
provoquées par les rumeurs d’une demande imminente
de soutien de la République hellénique à la Banque européenne d’investissement et au Fonds monétaire international.
Même en dépit de rumeurs qui se sont avérées infondées, le prix des CDS grecs est monté vertigineusement et il continue de le faire. Autre élément piquant: ces dernières années, le marché des CDS s’est autonomisé par rapport à ses valeurs fondamentales, ce qui a encore augmenté la spéculation – les CDS s’achètent et se vendent librement - comme si on souscrivait à une assurance incendie en espérant que la maison brûle sans être possesseur du bien assuré! En ce qui concerne l’euro, en trois semaines environ, sa cotation par rapport au dollar américain est passée de 1,50 à 1,35. Cette plongée « justifie » à son tour que l’on demande des taux d’intérêt de plus en plus élevé à la Grèce, mais aussi au Portugal et à l’Espagne, bref des économies les plus fragiles de la zone euro en ce moment.
Sans réglementation, c’est le retour aux vieilles habitudes
Loin de sous-estimer le problème que représente la viabilité des finances publiques grecques, on ne doit pas oublier que le produit intérieur brut (PIB) de ce pays ne représente que 2,6% du PIB de la zone euro. Au regard de ce constat, la zone euro dans son ensemble est tout à fait capable de donner toutes les garanties nécessaires quant à la non insolvabilité de la dette grecque. Se laisser tenter par les logiques irrationnelles alimentées par les speculateurs financiers serait faire leur jeu. Bien que le contexte politique ait été très différent, n’oublions pas que l’on avait estimé le taux d’insolvabilité de la Californie (Etat qui représente 13% du PIB américain) comme étant élevé, sans que le dollar en soit touché de manière significative.
Toutefois, ce qui est en train de se passer, démontre qu’en absence de règles efficaces au niveau européen, voir mondial, les spéculateurs perpétuent les mêmes activités de prise de risque inconsidéré qui ont été à la base de la crise financière de l’automne 2008, dont nous payons encore le prix fort aujourd’hui. Face à une telle situation, une réponse politique déterminée s’impose: les décideurs européens doivent réglementer efficacement ce domaine. Ce serait un signal politique fort à ceux qui jouent avec la stabilité financière et politique des Etats et des personnes.
Depuis longtemps déjà, la CES demande une législation européenne en la matière, car les conséquences non seulement économiques, mais surtout politiques et sociales des spéculations financières sont trop brutales. Pour le mouvement syndical européen, une législation digne de ce nom doit – entre autres - garantir des pouvoirs efficaces et effectifs aux autorités de supervision des marchés, une réglementation des fonds spéculatifs (hedge funds) et des fonds d’investissement privés (private equities), une réglementation des agences de notation (voir encadré), la suppression des paradis fiscaux, ainsi qu’une taxation sur les transactions financières, au moins au niveau européen.
Au Parlement européen, plusieurs textes couvrant une
grande partie des problèmes soulevés par le mouvement
syndical sont en discussion. De plus, les récentes déclarations
du nouveau Commissaire en charge du marché intérieur concernant une prochaine proposition législative pour des CDS plus transparents est un pas dans la bonne direction. Cependant, la CES ne lâchera pas prise sur ces dossiers. A ce propos, en coopération avec d’autres partenaires, le mouvement syndical européen a mis en place une campagne de sensibilisation et de mobilisation afin de contribuer efficacement aux débats en cours. Afin d’éviter qu’une telle crise ne se répète, le politique doit prendre le pas sur les marchés financiers. La CES veillera de très près aux travaux en cours au Parlement, afin que l’Union européenne se dote de règles strictes et efficaces.
Notes:
(1) En 1992, le magnat américain Georges Soros avait spéculé sur les marchés des changes et provoqué la dévaluation de la livre sterling et de la lire italienne, en les faisant sortir également du système monétaire européen. Le franc français avait également été visé, mais l’intervention vigoureuse de la Banque de France avait repoussé cette attaque spéculative.
(2) Dans le jargon financier anglophone, on parle désormais de « PIIGS » (cochons en anglais) acronyme volontairement négatif pour classer les économies portugaise, italienne, irlandaise, grecque et espagnole fortement endettées.